Jour de pluie (mai 2009)

Pendant la nuit, les montagnes ont disparu, englouties dans un magma de nuages dégoulinants qui bouchent la vallée. Il pleut sur la montagne, il pleut sur la forêt, doucement… J’adore la forêt. Je l’aime par tous les temps, mais quand il pleut, le contact avec la Nature me paraît plus profond, plus intime... Et puis surtout, quand le temps est à la bruine, je sais que la montagne est à moi seul…

Au printemps, sous l’ondée, la lumière faible et indécise cède un peu de place aux sons et aux odeurs. Ainsi, dans ce demi-jour, l’esprit se concentre plus aisément sur l’incroyable richesse du babillage des oiseaux et sur la diversité des parfums qui parviennent à notre odorat engourdi par la vie moderne. Je crois que, contrairement aux livres de papier, le grand livre de la Nature se lit mieux dans la pénombre…

Sous la pluie, les animaux semblent plus calmes, presque confiants. Ceci n’est qu’une illusion ! Une simple impression due au fait que, dans ces conditions, notre propre comportement est différent. Tout invite à la lenteur, aux arrêts fréquents, à l’écoute... Sur la terre molle, les brindilles assouplies par l’humidité permettent de fureter silencieusement, et l'on s’attarde plus volontiers sous l’abri naturel d’un vieil arbre tordu, en restant aux aguets…

Bien sûr, pour la photo, ce ciel d’étain et cette brume qui dissout les lointains ne sont pas idéals, surtout en forêt. Mais qu’importe ! La caresse vivifiante des aiguilles de mélèzes ruisselantes sur mon visage, le contact cru, sous la main, de l’écorce d’un tronc détrempé, ou le simple fait de prendre une profonde inspiration de cet air humide et frais en fermant les yeux, suffisent à me remplir de bien-être ! La pluie, comme les larmes, sont des fluides conducteurs d’émotions...

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Retour en hiver (mai 2009)

Dans la vallée, la floraison des crocus est terminée. C'est maintenant au tour des hépatiques et des primevères d'égayer les sous bois et les haies. Dans le vert tendre de leur tout nouveau feuillage, arbres et arbustes hébergent déjà, secrètement, une nouvelle génération d’oisillons aux becs béants et affamés. Entre deux vagues de giboulées, le printemps s'est donc installé, peu à peu, et la douceur des premiers jours de mai finit de nous convaincre que l'hiver est terminé. Enfin !

C’est précisément la période où le tétras lyre accomplit ses pariades : moment unique dans l’année, où cet oiseau invisible se livre aux regards de quelques lève-tôt. Mais ces cérémonies ont lieu à plus de 2000 m d’altitude et, sur ces territoires d’en haut, l’hiver a encore la mainmise. Comme le naufragé s’agrippe à sa bouée, l’hiver s’accroche à la montagne, désespérément. Il y retient ses langues de brouillard froid sur ses champs de neige durcis par le temps, et y exhale son souffle glacé ruisselant le long des couloirs à avalanche. Le silence qui règne encore là-haut tranche avec la vie foisonnante des régions d’en bas. Assister aux pariades du tétras lyre, ce n’est pas seulement affronter la montagne, c’est aussi s’en retourner en hiver !

Pour celui qui consent à relever le défi, la récompense est à la mesure de l’effort ! Comment ce superbe oiseau aux mœurs aussi discrètes peut-il se dévoiler sans pudeur avec autant d’indifférence, le temps de quelques noces ? C’est un cadeau inestimable qui nous est offert-là ! Mais pour combien de temps encore ? Car après celle du grand tétras, nous assistons aujourd’hui à la lente disparition du tétras lyre. Mais ceci est une autre histoire… Et l’hiver ne sera plus jamais le même…

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Transition (novembre 2008)

Les périodes de transition sont souvent les plus intéressantes. Qu’elles soient courtes comme un lever du jour qui, en l’espace de deux heures de temps, vous peint cent versions différentes d’un même paysage, ou bien plus longues comme un printemps qui, entre deux lunes, vous change un champ de neige en un jardin de fleurs, il s’y passe toujours quelque chose. La vie aime le changement…

Curieusement, ce qui est vrai dans le temps l’est aussi dans l’espace. Ainsi, comme les périodes de transition, les zones de transition sont parmi les plus vivantes qui soient. Les lisières de forêts, les rivages en tous genres, tous ces lieux remarquables où l’on passe, parfois sur quelques dizaines de mètres seulement, d’un milieu à un autre complètement différent, sont des endroits où l’observateur attentif ne s’ennuie jamais.

En montagne, il existe un lieu de transition assez singulier car, dans la plupart des cas, les deux milieux qu’il relie ne diffèrent que par leur orientation : ce sont les lignes de crêtes. Passages obligés pour qui veut se rendre d’un versant à l’autre, les crêtes sont fréquentées par bon nombre d’animaux. Certains se contentent de les franchir, alors que d’autres, lorsque la physionomie des lieux le permet, prennent plaisir à arpenter ces épines dorsales de géants. Ainsi, au fil du temps, de véritables sentiers ont été tracés là-haut par des générations de sabots, griffes et autres coussinets.

Parfois les crêtes sont faciles et arrondies comme des dos d’ânes. Lorsqu’on s’en approche, chaque pas nous fait découvrir progressivement les pentes du versant caché. Parfois le profil est brisé, acéré et ouvre brutalement au regard l’espace béant des ravins opposés. Mais quelle que soit sa forme, franchir une ligne de crête est toujours un moment d’émotion car nul ne sait ce qui l'attend derrière... C’est peut-être un peu pour cela que les grands rapaces alpins passent leur temps à les survoler, inlassablement...

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Le rebelle (novembre 2007)

À la belle saison, sous un soleil resplendissant, la montagne est un château pour conte de fées, enchanteur et accueillant. Ses tours baignées d'azur s'offrent à la découverte insouciante et au rêve... Mais lorsque l'hiver reprend ses droits, et que les flèches et donjons de cette citadelle disparaissent derrière le voile angoissant d'un brouillard froid porteur de neige, la montagne se change en une redoutable forteresse. Le vent glacial s'y installe alors en maître absolu faisant, d'une gifle cinglante, courber l'échine de tout insolent qui s'aviserait à redresser la tête.

Les animaux capables de résister à ses bourrasques tyranniques sont rares, et font preuve d'un remarquable acharnement à vivre quelles que soient les conditions. Le chamois fait partie du clan de ces insoumis. Il affiche la fierté des dissidents déterminés, sûrs de leur victoire finale, et force l’admiration. La neige et le mauvais temps embellissent cette antilope, comme la tempête embellit le phare sur lequel les vagues viennent s’éclater. Oui, c’est bien en hiver que les chamois sont les plus beaux !

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Les perdrix blanches (novembre 2007)

Photographier les perdrix blanches (chez moi, c'est le nom que l'on donne aux lagopèdes) commence toujours par le long plaisir de la montée, prélude obligatoire permettant de passer d'un monde à l'autre, de s'extraire du domaine de l'agitation et du bruit pour gagner le royaume du silence et de la sérénité. Puis vient le plaisir de la recherche. Extraordinaire jeu de cache-cache dans les éboulis tournés vers le nord... Plaisir de sonder du regard les moindres recoins du versant givré, fouiller encore et encore. Moments palpitants où l'expérience est d'argent et la providence est d'or. Enfin, parfois, comme par magie, surgit la récompense : minuscule tache blanche de plumes égarée parmi les blanches taches de neige. Intense satisfaction de la découverte. Commence alors le plaisir de l'approche, pimenté d'incertitudes et d'espoir. Étudier la configuration du terrain, ruser autant que faire se peut en retenant son impatience, rester concentré sur son sujet sans négliger sa sécurité. Plaisir de gagner la confiance par le seul argument de la lenteur. À ce jeu de chat et de souris, chaque empan grignoté est un morceau de victoire... Et lorsque enfin, l'oeil collé à l'oculaire, il ne reste plus qu'à composer son image en découvrant la beauté naturelle, l'harmonie des formes de cet oiseau extraordinaire, capable de vivre toute l'année là où l'Homme ne tiendrait pas une seule nuit, ce n'est plus seulement du plaisir mais un immense bonheur que l'on aimerait pouvoir crier sur le moment. Tout est oublié ! La fatigue et le froid, évaporés ! Photographier les perdrix blanches, ce n'est décidément que du plaisir…

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