Le secret

En montagne, l'automne est maintenant bien installé. La forêt se referme lentement sur ses secrets. Il va falloir se réhabituer au silence, à l'immobilité apparente. Déjà, un peu de glace s'accroche sur le bord des ruisseaux, et le givre ne fond plus à l'ombre des rochers. Aucun doute, l'hiver approche...

Parmi les secrets de la cembraie, il en est un extraordinaire, détenu par le cassenoix moucheté. Comment cet oiseau parvient-il à mémoriser l'emplacement des centaines de cachettes qu'il constitue pendant l'automne pour y stocker les graines de pins cembros qui assureront sa survie durant l'hiver ? Cachettes qu'il est capable de retrouver même sous une couche de neige de plus de 50 cm d'épaisseur !

Aucun humain ne sait répondre à cette question. Depuis bien trop longtemps, l’Homme n’est plus dans le secret des choses de la Nature…

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Aube

L’affût est ma technique de prise de vues préférée. Elle seule permet l'observation des animaux sans risque de dérangement. Pour éviter de me faire repérer, j’ai l’habitude de rejoindre mon poste avant l’aube. Ce faisant, lorsque le spectacle de la naissance du jour commence sur la montagne, je suis déjà installé au tout premier rang. Cette manière de procéder implique de longues marches nocturnes que j’ai longtemps considérées comme un inconvénient. Aujourd’hui, après avoir usé quelques paires de brodequins, seul sur des sentiers devenus familiers, j’apprécie mieux cet effort nécessaire marquant la transition entre le quotidien et les moments où la passion peut enfin se libérer.

Quelle que soit la saison, en quittant le chalet ou la voiture, le premier contact avec l’air vif descendant des crêtes efface rapidement le souvenir des heures de sommeil perdues. Dès le départ, sur le sentier, les pas adoptent un rythme lent et régulier, issu d’un compromis inconscient entre l’inclinaison de la pente, le poids du sac, et la volonté d’avancer. Plus haut, dans les couloirs abrupts et les éboulis, lorsque la forêt ne sera plus qu’une masse informe et noire couchée au fond du vallon, la marche deviendra moins régulière, la respiration plus haletante, la progression plus difficile.

Avec l’altitude, les bruits de la vallée s’évanouissent progressivement. Seule la rumeur du torrent, et parfois le cri d’un oiseau dérangé dans son sommeil, troublent encore ce faux silence. Peu à peu l’acuité des sens semble s'affiner. La fuite d’un campagnol sur le tapis d’aiguilles de conifères paraît presque indiscrète. Les ombres, au pied des aroles, semblent moins denses. La forêt s'emplit d’odeurs d’humus et de résine et, sous les boisements de densités différentes, on perçoit les moindres variations de température. De temps à autre, à l'occasion d’une courte pause, la voûte céleste invite à la contemplation et, immanquablement, l’esprit se vide devant tant de grandeur...

Le pouls à peine apaisé, la marche reprend et la pensée vagabonde. Les soucis se dissolvent dans l’air raréfié. Les souvenirs des dernières sorties reviennent avec la précision du réel. Les réussites... Les échecs aussi... Les secrets de la Nature sont si mystérieux ! Quelle sotte ambition que de vouloir photographier des animaux sauvages n’ayant qu’une envie : éviter l’Homme ! Si seulement nous pouvions percevoir l’imperceptible, prévoir l’imprévisible.

Tout est là, devant nous, invisible. Pourtant, il suffit de regarder, d’écouter, de sentir...

Peu à peu, aroles et mélèzes se font plus rares, et le sentier se perd dans le relief tourmenté de la pelouse alpine. Une petite brise froide a remplacé l’air calme de la forêt, et le sac à dos commence à tirer douloureusement sur les épaules. Le corps absorbé par l’effort, et l'esprit perdu dans les pensées, l’heure a tourné sans témoins. L’aurore est proche. Les versants Est des sommets apparaissent déjà moins sombres, et le regard découvre peu à peu un panorama béant. Parfois la main assure un passage délicat : les chimères font place à la réalité. La marche n’est pas terminée et le jour n’est pas encore levé que déjà il faut redoubler de silence. Quelque part, des yeux s’ouvrent dans la pénombre. Bien qu’encore indécelable, leur présence est déjà palpable.
À l’endroit choisi, le sac glisse à terre, et les vêtements imbibés de sueur sont rapidement remplacés. Alors que le thé fume dans le gobelet posé sur une saillie de rocher, le matériel photographique est préparé en silence. Avec l’habitude, les gestes sont sûrs et précis. L’enthousiasme et l’excitation ont déjà gommé la fatigue.

Et puis, comme à la première d’un spectacle, l’aurore s’allume, éclatante de pourpre et d’orangé. Le fond du vallon est toujours plongé dans l’ombre, les dernières étoiles scintillent encore à l’Ouest, et déjà la bartavelle salue le jour nouveau quelque part sur son rocher. Lentement, la montagne s’éveille. L’aube éphémère est ce moment magique qui fait passer l’immense décor de la Nature, du noir et blanc à la couleur. J’aime assister à ce spectacle. Assis, immobile, les coudes sur les genoux, les yeux dans les jumelles, je suis le témoin privilégié de la métamorphose du rocher devenant chamois, de la touffe d’herbe se changeant en lagopède. Parfois, curieusement, le lièvre que je croyais avoir découvert quelques instants plus tôt se change en pierre ! Et l’hermine se dissout peu à peu dans l’ombre qui s’éclaire ! C’est l’heure des sensations indicibles. Après la longue marche d’approche nocturne, la fête peut enfin commencer. Tout est là devant moi. Il suffit de regarder, d’écouter, de sentir...


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Les biches (août 2008)

Personne ne sait si les animaux ont la faculté de penser. Beaucoup sont persuadés qu'ils en sont dépourvus car le langage leur fait défaut. En ce qui me concerne, c'est un raccourci intellectuel qui ne me satisfait pas. Après tout, pourquoi n'y aurait-il pas d'autres formes de pensées que la nôtre ?

Pour moi, les biches, plus que tout autre animal, ont dans les yeux une flamme qui ne me laisse aucun doute. Chaque fois que je les vois sonder du regard avec insistance un invisible détail, qui pourtant a éveillé le doute en elles, l'expression de leur regard m'interpelle : une vie intérieure évidente se cache derrière ces yeux, une “intelligence” certaine, quelque chose qui évoque la pensée... Le fait qu'un animal d'aussi grande taille parvienne à passer si facilement inaperçu est tout aussi fascinant !

Pour moi, c'est toujours un grand privilège de pouvoir observer des biches évoluer dans leur milieu naturel. En montagne, je ne sais pas pourquoi, je trouve qu'elles sont encore plus belles à contempler !

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